Natalie Bourgeois
Tous les écrits

20 août 2026

Mascarade 003 - Acte 1

Pièce philosophique

Écoutez cette partie sur Instagram.

Dim : Les toiles de Soulages recèlent sûrement des fantômes mais comment faire pour les cerner ? Il y a un livre de décodage, un truc qui permet de comprendre ?

Art : Oui chaque toile a une histoire et celle-là tu peux la lire sur les fiches de présentation du musée mais ce qui est passionnant Dim c’est que la toile t’appartient dès l’instant où elle te fait réagir. C’est ça qui est dingue. Le mot c’est la même chose. C’est la façon dont il résonne en toi qui compte au-delà de sa définition théorique. Quel effet ce mot te fait ? Comment cette forme sonore s’adresse à toi, à ton inconscient, à ta propre histoire. Le mot te frappe. C’est l’épreuve non pas du réel mais de la métaphore. De la fonction symbolique, de ton univers intérieur. Je me souviens d’un poème de William Wordsworth que j’ai étudié au lycée. Ce poème s’appelle Daffodils. Ça signifie « jonquilles ». Pour le plaisir, je te le récite :

« Daffodils »
By William Wordsworth

I wandered lonely as a cloud
That floats on high o’er vales and hills,
When all at once I saw a crowd,
A host, of golden daffodils;
Beside the lake, beneath the trees,
Fluttering and dancing in the breeze.

Continuous as the stars that shine
And twinkle on the milky way,
They stretched in never-ending line
Along the margin of a bay:
Ten thousand saw I at a glance,
Tossing their heads in sprightly dance.

The waves beside them danced; but they
Out-did the sparkling waves in glee:
A poet could not but be gay,
In such a jocund company:
I gazed—and gazed—but little thought
What wealth the show to me had brought:

For oft, when on my couch I lie
In vacant or in pensive mood,
They flash upon that inward eye
Which is the bliss of solitude;
And then my heart with pleasure fills,
And dances with the daffodils.

Quand je découvre ce poème, c’est une période de ma vie incroyablement riche. J’étudie aux Beaux-Arts à Paris. Je vais au théâtre chaque semaine. J’étudie des œuvres d’art mais aussi des œuvres littéraires passionnantes qui m’emmènent dans des univers fictifs d’une richesse inégalée. J’apprends, je lis dans cette insouciance de la jeunesse. Mon seul projet est de me cultiver, de suivre des indications de lecture prodiguées par des professeurs que j’admire. J’apprends ce poème par cœur car il sonne bien. Et je tombe amoureux de ce mot : Daffodils. Tout de suite. Passionnément. Pas le mot « jonquille » qui me paraît vulgaire mais le mot Daffodils, doux, romantique, nostalgique, d’une tristesse insoutenable. Quand je prononce ce mot aujourd’hui, je revis cette période de ma vie intense évidemment mais pas seulement… Je revis cette curiosité insatiable de lire et de m’informer, d’aller au théâtre, de contempler des œuvres d’art sans jamais me lasser. La simple évocation du mot me replonge dans cette ambiance culturelle et joyeuse. J’ai associé le mot à la culture, la poésie, l’anglais, mes jeunes années à lire et penser.
J’y ai aussi associé le printemps car cette fleur jaune annonce cette saison merveilleuse et quand je prononce ce mot je sens l’odeur de la jonquille. N’est-ce pas incroyable Dim ?

Dim : Oui c’est quand même bizarre. Je crois que ça m’est jamais arrivé ça.

Art : La synesthésie Dim !

Dim : Ah encore tes mots compliqués Art. Tu sais, tu peux dire les mêmes choses simplement non ?

— Natalie Bourgeois