19 août 2026
Mascarade 002 - Acte 1
Pièce philosophique
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Art : Tu t’es un jour demandé pourquoi Max t’a quitté.
Dim : À voix basse Il a rencontré quelqu’un.
Art : Bien sûr. Ça c’est l’histoire que vous vous êtes racontés. Ça t’a permis de souffrir, de te poser en victime. T’es même allé voir un psy qui t’a dit que c’était un « pervers narcissique ». Mais tu peux entendre aujourd’hui qu’il souffrait de ton immobilisme. Que tu t’es jamais posé la question de cette rencontre qu’il a faite. Plus facile de penser que l’autre est un salaud. Du coup tu penses sûrement que tous les mecs sont des salauds.
C’est ça qui est absurde Dim. C’est cette façon qu’ont les êtres humains de se raconter des histoires pour aller bien et éviter de se remettre en question. « Le biais d’optimisme ». Le refoulement de toutes ces angoisses qui nous fragilisent certes mais nous rendent méfiants, humbles, vigilants. Pour fuir ces diaboliques angoisses, « l’homo felix » avance, rebondit ne regarde surtout pas derrière lui. Il s’agite, se divertit, joue dans la vaste cour de la comédie humaine et un jour, à son réveil, des hommes en noir viendront lui apporter une convocation. Il devra rendre des comptes. Les hommes en noir c’est ton inconscient Dim. Celui qui t’habite, te nourrit depuis petit sans que tu ne le soupçonnes le moins du monde. Car il est tapi au fond de toi, sourd, silencieux, taciturne.
Je sais, c’est difficile d’adhérer à quelque chose qui ne se voit pas, qui ne se prouve pas scientifiquement mais quel que soit le nom qu’on lui donne, ce quelque chose se vit au quotidien dans les rêves. Ceux qu’on oublie mais nous marquent au fer rouge et définissent nos humeurs, nos attitudes journalières, nos choix aussi. Les rêves Dim les rêves. Si seulement, on pouvait les déchiffrer. Ce sont des rébus, des métaphores dont on a oublié qu’ils le sont. Pourquoi tout le monde en parlant de ses rêves dit qu’ils sont absurdes ou qu’ils ne veulent rien dire. C’est justement parce que c’est indéchiffrable que c’est passionnant. C’est comme le discours, comme le langage au fond. Lacan écrit que le symptôme est structuré comme un langage. Formule sibylline, aussi compliqué qu’un rêve.
Nietzsche dans Le livre du philosophe explique le langage en ces termes :
« Qu’est-ce qu’un mot ? La transposition sonore d’une excitation nerveuse. Mais conclure d’une excitation nerveuse à une cause première extérieure à nous, c’est déjà ce à quoi aboutit une application fausse et injustifiée du principe de raison. Si la vérité avait été seule déterminante dans la genèse du langage et si le point de vue de la certitude l’avait été quant aux désignations, comment aurions-nous le droit de dire : « Cette pierre est dure » comme si nous connaissions le sens de dur par ailleurs et qu’il n’était pas seulement une excitation totalement subjective ! Nous classons les choses d’après des genres, nous désignons l’arbre comme masculin et la plante comme féminine : quelles transpositions arbitraires ! »
Dim : Ah oui, j’ai du mal avec les philosophes. C’est abscons et j’ai l’impression qu’ils font exprès de dire des choses compliquées.
Art : Je comprends mais tu sais, quand tu fais l’effort et que tu prends des exemples, tout ça « make sens ». C’est logique, comme évident. Il faut expliquer les mots, revenir à leur définition. Ça me fait penser aux tableaux de Soulages. Il n’y a pas que du noir dans ses tableaux. Il y a de l’épaisseur, il y a du relief et tu sais quoi ? Tout le monde bloque sur la couleur de ses toiles mais le noir n’est pas l’essentiel. Ou plutôt c’est l’essentiel pour mieux cacher l’arrière-plan. Le noir masque la vérité, biaise, trompe les apparences. Soulages nous invite à aller plus loin, à ne surtout pas s’arrêter aux évidences à ce qui est visible. Il nous emmène sur le terrain de ce qui est secret, caché mais il faut être en capacité de voir au-delà. Tout à chacun n’y parvient pas. Parce que le noir est une couleur qui enveloppe, qui ne laisse pas filtrer la lumière. Le noir arrête, fait barrage. Mais quand tu parviens à aller au-delà, tu scrutes enfin l’inconscient de la toile. C’est un peu comme un personnage qui cache son moi derrière une face sombre et dont on aurait tendance à dire qu’il est ce que l’on voit en première intention. Soulages nous emmène dans l’après-noir de chaque individu mais comme toute quête humaine artistique, il y a un prix à payer, le prix des apparences. Sortir de la caverne chère à Platon et escalader sans relâche pour parvenir à quelque chose de lumineux, de solaire, de vrai.
Dim : C’est un peu comme le langage. Chaque mot cache quelque chose secret de plus intime que la forme sous laquelle il se présente. Mais c’est quand même difficile de cerner ses secrets. Les toiles de Soulages recèlent sûrement des fantômes mais comment faire pour les cerner ? Il y a un livre de décodage, un truc qui permet de comprendre ?
— Natalie Bourgeois